BRUNO CATALANO

Bruno Catalano

Biographie

Au printemps 2005, une galerie parisienne expose pour la première fois les bronzes d’un jeune sculpteur marseillais, Bruno Catalano.
Pour la plupart, ils représentent des voyageurs qui marchent, impavides, une valise à la main. A ceci près que leurs corps sont en lambeaux, ouverts au vent comme à la lumière. Ici, le torse a presque disparu ; là, c’est le bras qui semble avoir été soufflé par un obus. Tels quels, ils semblent revenir de très loin, marqués par des siècles d’érosion.
Une oeuvre qui, tout en conservant une base figurative et classique, bouscule les vieilles conventions.

Quels chemins tortueux leur créateur a dû lui-même emprunter pour parvenir à un art aussi chargé de sens ?
Qui est Bruno Catalano ? On peut dire que lui aussi, à sa manière, vient de loin. De l’autre côté de la Méditerranée, du Maroc exactement, où il est né en août 1960, troisième enfant d’une famille franco-italienne. Ses premières années, dans cette société postcoloniale et bigarrée, seront heureuses. Chez les Catalano, on a le goût des belles choses, on aime l’art, la danse, les chansons et l’opéra. Un peu plus tard viendront les voyages familiaux en Andalousie et en Italie, la découverte des grands musées florentins et vénitiens, tout un monde de beauté aux formes défiant le temps.

Bruno commence à comprendre qu’une vie d’homme ne se limite pas à ses rythmes quotidiens, biologiques ou sociaux ; qu’il y a d’autres dimensions dont l’art est sans doute la plus sensible. En lui naît et s’affirme le sens esthétique, ce moment capital (et trop souvent occulté) dans le développement humain. Mais lorsqu’on a dix ans et que l’on regarde, du bateau, s’éloigner son pays natal, on a d’autres soucis en tête que l’art et ses secrets. S’adapter tout d’abord à son nouvel environnement. A l’orée des années 70, Marseille n’est peut-être plus “la porte du sud” Décrite par Albert Londres, ville énorme où convergeaient toutes les richesses du monde. Mais elle est encore le lieu de passage obligé pour tous ceux qui viennent de l’Afrique du Nord. Et l’on n’y est pas toujours tendre avec les nouveaux arrivants, même lorsqu’ils parlent la langue commune. La suite des évènements ne fera, hélas, que confirmer ses premières désillusions. Un profond sentiment d’insatisfaction devant la réalité marquera son adolescence, gangrenant ses engagements professionnels, l’entraînant dans bien des errances.
Mais dans cette jeunesse d’orages et d’éclairs, il puisera la volonté farouche de faire quelque chose de bien avec sa vie.
Des apprentissages judicieux – comme l’artisanat des masques de cuir – affineront sa sensibilité manuelle certaine, l’amenant peu à peu à cet art des volumes et des formes où il va enfin pouvoir donner le meilleur de lui-même.

On ne dira jamais assez l’importance des rencontres dans une vie, particulièrement dans une vie d’artiste ; combien les autres, morts ou vivants, s’invitent en nous subtilement.

En l’occurrence, c’est un jeune amateur d’argile (depuis décédé) qui va communiquer sa passion à Bruno. Avec elle, c’est d’abord tout un monde d’émotions et de mythes enfouis qu’il redécouvre peu à peu. Oui, la vie peut jaillir de ses longs doigts nerveux. Guère après, Bruno, qui sent tenir dans cette pratique bien plus qu’un dérivatif, s’inscrit dans un cours de modelage et de dessin. Des modèles viennent y poser; de quoi vite affiner son sens de l’anatomie. Pour compléter sa formation, il se replonge dans des manuels spécialisés, notamment celui du sculpteur italien Bruno Lucchesi dans lequel il reconnaîtra avoir appris l’essentiel de son métier.

En 1995, une embellie s’offre à lui avec la location d’un petit atelier contigu à l’appartement qu’il occupe. Il y passera, durant cinq années, tout son temps libre, enfantant fiévreusement, béatement, sereinement des centaines de figurines, formes humaines et animalières aux proportions approximatives, souvent mal dégrossies, mais dans lesquelles on trouve déjà les principaux thèmes qu’il développera par la suite avec succès : le voyage, la danse, la souffrance, les hommages à des artistes célèbres.
Quel meilleur antidote à l’angoisse que la création ? L’espoir renaît en lui. Qu’importe les galères passées et le manque d’argent ! Il retrouve peu à peu la maîtrise de sa vie et, avec elle, l’estime de soi.

Nouveau départ, nouvel atelier au tournant de l’année 2000. Un stage de fonderie effectué à Carry-leRouet, lui a donné les moyens de fondre lui-même ses petits bronzes. Il procède selon la vieille méthode de la cire perdue et produit de plus en plus de petits personnages masculins qui marchent, marchent, toujours avec un bagage à la main. Si Bruno n’a pas encore un style bien à lui, l’allure et les traits de ses figurines ont néanmoins gagné en expressivité.
Ce qui va être son grand projet – cette vision d’une humanité nomade en quête perpétuelle de lendemains meilleurs – commence à prendre une forme prometteuse. Fidèle à ses grands aînés admirés, à commencer par Rodin, il se veut résolument figuratif. Sa vocation de sculpteur s’affermit dans une pratique quotidienne et exclusive de son art. Il expose régulièrement dans les salons locaux et les ventes, sur les marchés. Autant de raisons pour persévérer. C’est dans cet état d’esprit qu’il propose en 2001, à la municipalité du 5ème arrondissement de Marseille, un buste d’Yves Montand pour finaliser le square qui porte son nom, place Jean Jaurès. Carte blanche lui est donnée et Bruno fait ainsi ses débuts d’artiste public avec un buste que l’on peut toujours admirer à l’une des entrées du jardin municipal.
En art, comme d’ailleurs dans les sciences, la découverte ou l’innovation prend parfois l’allure du hasard. Mais n’y a-t’il pas, derrière ces processus aléatoires, un long et patient travail de maturation ? Que faire avec l’accident qui semble bouleverser le plan le mieux établi, sinon du nouveau ? C’est l’attitude qu’adopte Bruno lorsqu’un jour de décembre 2004, il remarque, au sortir de la fonte, une avarie dans la sculpture d’un Cyrano. Il y a, en effet, un trou dans son ventre et le tronc menace de s’effriter. Cela tout d’abord le contrarie car il estime avoir réussi le visage. Ulcéré, il tourne et retourne l’oeuvre blessée entre ses mains. Chercher à colmater la faille ? Et pourquoi pas, au contraire, la creuser et l‘agrandir ? Il s’acharne alors sur la partie délitée jusqu’à évider presque entièrement le buste. Finalement, la statuette conserve un bras avec une valise et tient toujours sur son pied d’appui. A bien l’examiner, l’ensemble dégage une certaine force et il décide ainsi de l’exposer, avec d’autres oeuvres plus conventionnelles, au prochain Salon de Bercy. A sa grande surprise, le frêle personnage sera le premier à être acheté sur son stand.

De retour à Marseille, Bruno commence à réfléchir sur cet “accident” et son heureuse réception. Au fond, n’était-ce pas lui-même et ses propres déchirures que révélait ce malheureux Cyrano ? Il commence alors à découper méthodiquement ses “voyageurs” invendus. Lors des expositions suivantes, ils connaissent un succès immédiat ; les ventes s’ensuivent, ce qui lui permet, au cours des mois suivants, d’augmenter ses tirages en bronze.

En 2005, un galeriste parisien le contacte et lui commande une douzaine de sculptures en creux. Sa carrière franchit un nouveau palier, voici bientôt ses œuvres en vitrine sur les Champs-Elysées. Bruno va ainsi bénéficier du soutien de professionnels parmi les plus dynamiques dans le monde de l’art et d’un réseau international de galeries. A présent, la plupart de ses commandes viennent d’Asie, de Russie et des USA. Ses nouveaux “voyageurs” ont manifestement plus d’aplomb et de finesse. Leur taille, aussi, a augmenté pour atteindre des dimensions grandeur nature. Et il maîtrise de mieux en mieux leur gestuelle. Aussi grisant que soit son succès, il n’en garde pas moins, au fond de lui, la conscience de sa fragilité.

En acceptant un jour de combattre ses propres démons, en osant regarder l’abîme en lui, privilège des âmes fortes, Bruno a su trouver les moyens de sublimer ses déchirures les plus lointaines en une oeuvre dont la beauté et le sens confinent à l’universel. Ils seront nombreux encore, ceux qui se reconnaîtront en passant devant ses reflets de bronze. Mais n’est-ce pas cela, l’alchimie (réussie) de l’art ?

Jacques Lucchesi
Critique d’art